Hôtel Boulderado

Un pan de grisaille, sous l’aile, que j’avais cru jusque-là n’être que nuée, se roidit au contact des trains d’atterrissage, puis quelques lumières filent derrière nous en égrainements aqueux. Remous de neige. Puissant freinage des moteurs. Applaudissements. Ceux-ci semblent prématurés : rien en effet derrière le hublot pour témoigner ne serait-ce du fait que nous nous trouvons bien quelque part, sans même parler d’être arrivés à bon port. Ah ! Toi qui t’imaginais pouvoir prendre dans l’Ouest américain une grande respiration de ciel, te saouler d’une bourrasque d’horizon – las comme tu l’es des canyons newyorkais, de ces étroits éclats de firmament taillés à coup de corniches, ou trompeusement amplifiés par le verre (pièges mortels pour les oiseaux et les poètes !) –, tu as peur d’en être pour tes frais devant ce paysage étréci comme celui d’une de ces désespérantes boules à neige dont il t’est arrivé, il y a très longtemps, jouant les Atlas à bon compte en la glissant dans ta poche, de faire l’acquisition pour telle collectionneuse (l’une de tes sœurs). Deux bâtons à diodes électroluminescentes, rayons de soleil perdus et dérisoires, brassent ce monde émietté, alors qu’à côté de nous se matérialise un Boeing cousu dans un linceul de cendres.

Au bout de la passerelle, les choses semblent un temps vouloir reprendre du volume. Se déplier. Se défroisser. Par exemple, du terminal presque vide, la nef de verre et d’acier monte plutôt haut. En bas d’un escalier mécanique, une pancarte indique également que les toilettes peuvent servir, le cas échéant, d’abri anti-tornade, et le plaisir que l’on prend à l’idée qu’un souffle sublime pourrait emporter les murs, faire exploser les baies, aide à assouplir les épaules trop longtemps contraintes. Mais à la sortie de l’aéroport, il n’y a rien au-delà de l’auvent en béton. On a beau se dire qu’on est arrivé à Denver, le fait est que tout cette blancheur de page pourrait aussi tout bien se trouver à Ultima Thulé. Et l’air coupe, ici, il faut plisser les paupières.

Nous prenons place à bord de la navette à destination de Boulder, minibus embué et brinquebalant qui démarre presque aussitôt dans le sillage d’un chasse-neige : vide blafard au-delà de glissières bientôt remplacées par des piquets de bois gris, entre lesquels sont tendus des fils de fer barbelé dont on ne peut imaginer, devant tant d’indéfinition, ce qu’ils peuvent défendre. Peut-être des troupeaux confus de bêtes laineuses, placides, tintinnabulantes de glace, toutes tournées face au vent, à la manière d’escadres par gros temps… Le fond d’asphalte raboté devant nous est aussitôt repris. Lors d’un arrêt énigmatique au milieu d’un lotissement, le chauffeur, tatoué aux bras, après avoir plusieurs fois soulevé et rabaissé la visière de sa casquette d’un air préoccupé, quitte son poste pour offrir à chacun une minuscule bouteille d’eau à l’intérieur de laquelle flotte un glaçon si gros que nous ne pouvons en tirer qu’une gorgée. Nous faisons plusieurs autres arrêts pour laisser descendre des voyageurs qui disparaissent presque aussitôt dans des tourbillons de neige. Lorsqu’enfin la navette s’immobilise sous la verrière de l’hôtel Boulderado, ma femme, notre enfant et moi sommes les derniers passagers. Un groom en livrée, qui semble devoir son poste à son air juvénile plus qu’à ses compétences (c’est un gringalet à qui l’on ne donnerait pas plus de quinze ans et dont la houppe tintinesque correspond parfaitement à la représentation que l’on peut se faire du bellboy des grands hôtels de jadis), dévale les quatre marches du perron, bravant une méchante bourrasque, pour nous aider, comme il le peut, à porter nos bagages. C’est un spectacle de le voir s’arc-bouter pour franchir chaque marche, toute sa force concentrée dans ses deux mains dont les jointures blanchissent sur la poignée de la valise (à cause du bébé, comme disent les Américains, nous avons tout emporté avec nous, « except the sink »).

Pendant que ma femme, en recherche de poste, volera d’entretien en entretien, présentant ses travaux, fera sa cour obligée aux professeurs de l’université, aux doyens, chantera avec l’allant et la bonne foi qui la caractérisent sa partie dans la ritournelle de plus en plus fatiguée d’un métier malheureusement réduit, ainsi que beaucoup d’autres, à tenter de se justifier d’exister devant des instances d’autant plus inflexibles qu’elles s’avèrent en définitive sans nom ni adresse, c’est là, dans cet hôtel, que je resterai pour m’occuper de la petite.

Je découvre bientôt que les gérants de l’établissement ont misé sur le fond historico-mythologique de l’Ouest américain, faisant le choix de préserver, dans une mise en scène quasi muséale, des éléments appartenant à la période contemporaine de l’édification du bâtiment, c’est-à-dire à ce fameux tournant du siècle durant lequel, comme l’attestera tout amateur de western, les dernières ruades du Wild West finirent d’être entravées par le caveçon de la modernité industrielle : radiateurs hors d’usage témoignant d’un confort jadis à la pointe du progrès, casier à clés laqué de noir, vide et sans usage autre que décoratif car ici tout s’ouvre par clés électroniques, ascenseur Otis datant de 1909 et dernier de son genre encore en activité (c’est un groom qui le fait marcher), chaque relique accompagnée d’un cartel explicatif, avec en sus de nombreuses photographies en noir et blanc de personnalités pour la plupart oubliées, une machine à écrire Remington côtoyant, dans le business center, le plastique noir d’imprimantes laser, et surtout cet escalier monumental en bois – à sa place dans n’importe quelle auberge ou bordel de western – qui relie le rez-de-chaussée à une galerie faisant le tour de la pièce et dont la rambarde semble conçue à dessein pour céder sous les corps projetés et tournoyants de desperados sur le retour, descendus à coup de pruneaux par quelque incarnation nouvelle de la loi et de l’ordre. Tout cela – c’est la pièce maîtresse du dispositif – est bizarrement encloché sous l’arrondi d’un plafond de verre multicolore, où des motifs géométriques combinant le jaune nacré, le bleu, le gris et le rouge sang, tenus par des fils de plomb épatés, font un peu l’effet d’une gigantesque lampe Tiffany (j’apprends par une brochure posée sur un présentoir que dans son itération présente, ce plafond plusieurs fois refait est le fruit du travail de vitraillistes italiens). Devant deux âtres où flambent, non des bûches, mais des rusticages de ciment culotés par les brûleurs à gaz, ont été disposés des canapés de diverses formes, des fauteuils à oreilles, sur lesquels des voyageurs rongent leur frein, attendant l’accalmie, les yeux rivés à leurs smartphones.

Le vivant même semble à l’avenant – c’est-à-dire que les employés ont visiblement reçu des consignes et semblent jouer leur rôle avec une attention au détail rare dans l’hôtellerie (du moins dans les institutions que je fréquente habituellement). Ainsi, lorsque le groom aux airs juvéniles de tout à l’heure revient avec le lit dépliant de la petite, il a des manières d’un autre temps : après avoir posé avec des soins touchants un drap sur le minuscule matelas, comme un grand frère préparant le coucher de sa cadette, il prend congé en suggérant, sur le seuil, à peine l’esquisse d’un ralentissement, moment durant lequel, pourtant concentré pour ne pas rater cette sortie que je guettais, j’ai tout juste le temps de placer dans la paume d’une main qui réalise le miracle d’être ouverte sans être tendue, quelques dollars aussitôt repliés d’un geste pur de toute affectation, au même moment qu’est lâché un « thank you, sir » qui est un composé virtuose de simplicité et de gratitude franche, sans rien de subalterne, où il serait impossible de lire ne serait-ce qu’un soupçon d’ironie, ou même d’amusement devant le manque de naturel avec lequel j’ai remis ce qui m’apparaît à moi, parce qu’il a un caractère quasiment inévitable, qu’un simulacre de don – tout cela sans bien sûr sans qu’à aucun moment le groom ne détourne son regard planté dans le mien, si bien que, curieux de savoir jusqu’où peut aller cette démonstration d’incuriosité (à moins que ne l’ait déjà renseigné un toucher aussi précis que celui de ces vendeurs de denrées dont la balance confirme qu’ils y ont posé, du premier coup et à quelques grammes prêt, ce que vous leur aviez demandé), je prends mon temps pour fermer la porte, le suis des yeux jusqu’à l’ascenseur, convaincu qu’il va tout de même jeter un coup d’œil furtif sur sa cueillette. Ce ne sera finalement pas le cas. Je m’en émerveille, mais sourd simultanément en moi un soupçon d’appréhension légèrement paranoïaque, car l’exactitude des gestes, le feuilletage des temps mis en scène dans le décor, me semblent comme les doigts d’une main qui se referme.

« Qu’est-ce qu’on va faire ? » C’est moi qui interroge notre fille de quatre mois, qui me regarde, adossée à une montagne de coussins, fronçant les sourcils comme si je lui avais véritablement posé une question. Ma femme est en route pour sa première épreuve, celle du dîner avec deux professeurs, et je réalise que la soirée risque d’être longue. Coincé pour coincé, me dis-je, autant ne pas bouger du lit : je décroche le téléphone, commande un plat et une pinte de bière qui arrivent en quelques minutes à peine (le fish and chips suant sous sa cloche en plastique, la pinte sans façon coiffée d’un sous-bock pour la préserver d’éventuelles contaminations lors du trajet des cuisines à la chambre), profite que la petite se soit endormie pour expédier mon repas en regardant sur l’écran de la télévision, sans le son, un chatoiement d’inanités versicolores, bâille, ferme un peu les yeux, me relève par compulsion pour écouter la respiration qui monte du berceau, me rallonge, considère durant un long moment le plafond d’où émerge un sprinkler dont la tête en molette d’éperon ou en floraison à pétales de fer, en cas d’incendie, pourrait emplir la pièce d’un brouillard d’eau qui ferait pendant au flou liquide de mes pensées après la fatigue de ce voyage commencé à cinq heures du matin, détecte un infime gémissement qui s’affermit l’instant d’après en un « Ah ! » claironnant, prends la petite dans mes bras, m’aperçois à son gazouillis et à la vivacité de son regard qu’elle est bien réveillée, selon toute probabilité pour un moment, décide, par manière de distraction, pour moi autant que pour elle, de descendre rendre visite à l’un des bars de l’hôtel. Ce ne sera pas à strictement parler sortir, mais tout de même…

Il y en a trois, dont un, en sous-sol, décoré à la manière d’un speakeasy, dans lequel je juge qu’il ne serait pas très séant de faire entrer un bébé (je m’en voudrais un peu de dissiper, par le tableau domestique que je compose avec ma fille, l’illusion qu’une clientèle, d’ailleurs dispersée et plutôt silencieuse, pourrait avoir recherché, buvant des whiskies dans un lieu sans fenêtres, de participer à d’anciennes transgressions), et un autre, au rez-de-chaussée, occupant le côté gauche de l’édifice, très bruyant, aux murs tapissés d’écrans, version moderne du saloon, sans crachoirs ni sciure cependant, bien que cette dernière n’eût sans doute pas été inutile pour éponger les libations involontaires et nombreuses de grandes baraques qui, en grappe, lèvent la tête en direction d’un match de football américain et tonitruent à qui mieux-mieux. Reste donc, à droite du hall d’entrée de l’hôtel, le comptoir du Spruce (en français : épicéa), où je me suis installé, aussi bien par défaut qu’attiré par le composé d’impressions que ce nom éveille en moi – atmosphère sèche et parfumée de sauna finlandais, sous-bois poudreux et doux comme la cannelle, grain franc de belle planche égalisée à la varlope, imprégnation résineuse de l’air aux alentours de Noël, effluves d’agrume s’épanchant d’une boîte de thé de Russie, tout cela pelotonné autour d’une fantaisie d’intérieur chaud, propre et calme, à défaut d’être luxueux et voluptueux. Le barman me tend une carte où le nom du restaurant apparaît dans une police évocatrice des campings d’antan, sous un logo conçu à partir de la forme triangulaire d’un épicéa bien vert flanqué des inscriptions BLDR COLO : je pense aux supermarchés SPAR des petits villages de montagne, tout en étant bien conscient que, loin de mes imaginations forcément en partie vétéro-continentales, il faudrait plutôt lire ici, en Américain, l’intention de renvoyer les clients potentiels à des souvenirs diffus, un peu surannés, de campements d’été autour du feu, en pleine nature, de gardes forestiers en beaux uniformes verts et bruns, coiffés de chapeaux à large bord, de panneaux indicateurs pyrogravés, vernis, encadrés d’écorce, de caravanes familiales en aluminium garées dans un coin des années cinquante, sous les étoiles, et profilées comme des avions, des missiles ou des fusées. À nouveau, je me décide pour une bière dont je savoure la première gorgée pendant que la petite louche sur les globes cramoisis d’un bocal de cerises au marasquin et qu’à côté de nous un homme d’une vingtaine d’années, allure sportive, cheveux ramassés en dreads, pantalons larges et techniques, T-shirt orné de divers motifs suggestifs de l’Orient des ashrams et des yogis (qui trouvent leur écho sur ses poignets en une série de bracelets à gros grains de bois empruntés aux chapelets bouddhistes, auxquels se mêlent des morceaux d’étoffe effrangés qui pourraient, dans une vie antérieure de drapeau de prière, avoir été usés au vent de quelque passe tibétaine), écrit sur un ordinateur couvert d’autocollants faisant la publicité de marques que je ne connais pas mais qui sont au moins pour certaines manifestement associées à plusieurs sports de glisse, ce qui fait que je ne suis pas loin de classer son propriétaire dans la catégorie des snowboardeurs passionnés, voire semi-professionnels ou même professionnels. À une table proche, boucanés par le grand air, des retraités, peut-être chassés des pentes par le mauvais temps, racontent leurs exploits. Poussant un soupir intérieur, je me demande si du Colorado, de ses grands espaces, j’entreverrai autre chose que ces redescendus, que cet après… Moi qui ne suis venu ici qu’en humble accompagnateur, pour ainsi dire sherpa cantonné au camp de base pendant que ma femme s’élance vers les sommets qu’elle s’efforce de conquérir, il n’en faut pas tant pour que je me sente relégué dans les coulisses, voire un peu jaloux, il faut l’admettre, de tous ces gens qui circulent en liberté dans l’espace – ville, campus universitaire, montagnes – auquel je n’ai pour l’instant pas accès et qui ne me parvient que sous la forme d’indices détournés, tel ce solitaire épicéa qui continue de me narguer sur la carte des boissons encore ouverte devant moi. Peut-être parce que je l’ai observé tout à l’heure avec un peu trop d’insistance, mon voisin interrompt sa saisie rapide au clavier, considère la petite qui, oubliant les cerises au marasquin, s’intéresse maintenant au flou chromé d’un shaker expertement agité par le barman, secoue la tête d’un air admiratif, déclare : « Man, kudos on being a father, it’s awesome! », me présente une main ouverte, que je serre, qui se rouvre aussitôt et qui, par un habile pivotement, opère la rencontre du creux de nos deux pouces, nos doigts enveloppant alors le dos de la main de l’autre (concentré comme un danseur accompagnant apprenant une nouvelle chorégraphie, je tente d’épouser le mouvement de ce schibboleth mais essuie tout de même un coup d’œil surpris devant ma maladresse d’étranger, auquel je réponds par un sourire un peu benêt), puis la main devient paume aplatie contre la mienne, se mue en un chatouillis de doigts agités, rompt le contact, revient sous la forme d’un poing pour que nos phalanges se heurtent théâtralement et que, pour finir, ce poing, devenu marteau, retombe sur le mien, puis le mien sur le sien. Nous n’échangerons pas beaucoup plus, mais je suis touché par ce contact qui tout à coup desserre.

Quatre nuitées plus tard, en route pour l’aéroport, devant ce paysage que je n’avais pas pu voir à l’aller, et que je prends cette fois en photo, je pense au Discours aux chirurgiens dans lequel Valéry écrit que la main, « même avant saint Thomas l’incrédule », est philosophe sceptique, que « ce qu’elle touche est le réel », qu’« aucune autre sensation n’engendre en nous cette assurance singulière que communique à l’esprit la résistance d’un solide ». Si je n’ai en fin de compte pas eu le loisir de découvrir le Colorado dont j’avais rêvé avant ce voyage (quoique j’aurai tout de même fait quelques incursions hors de l’hôtel, la météo étant devenue plus clémente, notamment en visitant un bar, un restaurant et des jardins collectifs avec une collègue rousseauiste), je reviens, assis sur mon siège dans la navette toujours aussi brinquebalante, agrippant mon appareil-photo, à cette poignée de main comme au seul moment où j’aurai eu le sentiment, peut-être pas d’avoir été saisi et entraîné vers l’ouvert dont la ville de Boulder et les montagnes surplombantes étaient devenues pour moi le point de fuite élusif, mais d’avoir au moins, pour un court instant, touché le tableau, gratté la peinture.

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2 Comments

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  1. Je vous lis toujours avec plaisir, mais cette fois m’apparaît évident une écriture ressembalnt à celle d’Aurélien Bellanger( https://www.franceculture.fr/personne/aurelien-bellanger ). Je n’ai lu que son premier roman, mais je l’entends presque chaque fois donner sa « conclusion définitive » sur France Culture. Et il me semble trouver une longueur de phrase et des parenthèses qui vous semblent communes. Si vous détestez le gars, ce ne sera pas une comparaison flatteuse, mais si d’aventure vous estimez le bonhomme alors ce le sera.

    • Merci de ce commentaire, Philippe! Je n’ai pas lu Aurélien Bellanger, mais je vais le faire de ce pas : les rapprochements de ce genre sont toujours intéressants, on en apprend plus sur soi. Hier, au café du coin, on m’a dit que je ressemblais à Joachim Löw, entraîneur de l’équipe d’Allemagne — que faire de cela?

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